mille et une nuit imarabe

Une fin alternative des contes des Mille Et Une Nuit : la « libération » de Shéhérazade (Librement inspirée de l’exposition éponyme de l’Institut du Monde Arabe)

Posted on 1 mai 2013 by Vida Marko

Comme chaque nuit, Shéhérazade contait une histoire à son mari, le roi perse Shahryar. C’était une question de vie ou de mort. Le roi Shahryar lui laissait la vie sauve pourvu que l’histoire fût palpitante.

Grâce à ses talents de conteuse, Shéhérazade protégeait les jeunes vierges du royaume que le roi avait pris l’habitude d’épouser chaque jour et de tuer chaque matin. Une vengeance qu’il répétait sur toutes ces femmes pour une seule qui l’aurait fait souffrir en le cocufiant sans cesse.

Shéhérazade choisit donc ce stratagème malin bien qu’ayant conscience d’une solution plus rapide et expéditive : la mise à mort du roi Shahryar, une solution radicale et stoppant net le génocide des jeunes filles vierges.

Pourtant, elle ne put se résoudre à cette fin fatale et dangereuse. Shéhérazade était une femme de grande vertu. De plus, elle aimait tant distiller les aventures rocambolesques d’Aladin,  d’Ali Baba et les 40 voleurs, du calife insomniaque qui se faisait passer pour un marchand la nuit tombée,…

Les yeux de Shahryar pétillaient au rythme des héros de Shéhérazade, de ses mots savamment diffusés sous la quiétude du ciel étoilé et la bienveillance de la lune qui semblait s’inviter dans chaque récit. Shéhérazade aimait retenir l’attention de son roi et l’emmener par la seule force de son imagination jusqu’aux confins de l’Orient à dos d’éléphant, à cheval ou en chameau, dans une caravane, sur un tapis volant ou n’importe quel animal terrestre ailé pour l’occasion.

Shahryar avait besoin d’elle et de sa réalité qui fusionnait avec la sienne. Shahryar vivait dans cette réalité sans réaliser qu’il en fût prisonnier. S’il tuait Shéhérazade, il tuait aussi sa réalité alors il prit la décision de lui laisser la vie sauve.

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Quant à Shéhérazade, elle était prisonnière aussi mais contrairement à Shahryar, elle le savait. Elle ne racontait plus d’histoire pour garder la vie sauve, ainsi que celle des filles du royaume, mais vivait pour lui raconter des histoires, n’existait que pour les lui raconter. Elle finit par se sentir dépendante du regard de Shahryar, de l’attention qu’il lui portait et vit le danger de s’identifier à travers cela. Elle se sentait enfermée, engluée dans son rôle jusqu’à l’insupportable.

Shéhérazade ne voulait pas mourir mais même s’il la gardait en vie, que serait-elle lorsque son imagination, non stimulée par sa peur de mourir et de mettre en danger les autres filles du royaume, ne lui fournirait plus d’histoires palpitantes ?

Sans son art, Shéhérazade n’était plus rien. Elle le savait et cette idée de mort, de vide la terrorisait. Aussi avait-elle imaginé un scénario dans lequel elle exécuterait le roi sur le champ s’il avait le malheur de lui annoncer la triste nouvelle de sa vie sauve. Elle en imaginait un second le jour suivant, puis un troisième… Elle se trouvait rapidement au point zéro de multiples possibilités qu’elle ruminait sans cesse jusqu’au jour où fatalement sa peur se matérialisa.

Cette nuit-là, Shéhérazade découvrit le lit conjugal couvert de fleurs de rose, de jasmin et d’oranger. Elle entendait au loin le son de l’oud joué par un esclave. Par delà le balcon, elle chercha des yeux la lune comme pour la prendre à témoin mais elle était invisible. Les voiles sombres dansaient au gré du vent laissant apparaître Shahryar.

Une sensation vertigineuse s’empara de son cœur comme si le sol voulait s’en emparer. Shéhérazade sut que cette nuit serait capitale. Sans un mot et sans la quitter des yeux, Shahryar s’approcha d’elle et prit sa main. Tremblante, Shéhérazade laissa le roi porter sa main à son visage, main qu’il se mit à respirer les yeux clos.

Elle comprit que cette nuit, il ne la tuera pas mais elle ne lui racontera pas non plus d’histoire. Alors elle l’attira vers le lit et sans se quitter des yeux, ils s’allongèrent côte à côte. Shéhérazade ferma les yeux sous le regard énamouré de Shahryar.

C’est alors que le lit se souleva et sortit de la chambre par le balcon. Mais Shahryar n’y prêtait guère attention. Shéhérazade était une conteuse pleine de surprises capable de le faire voyager par la pensée. Du haut de son lit volant, il appréciait des paysages lunaires époustouflants ainsi que la brise légère qui ne tarda pas à provoquer des frissons sur la peau de Shéhérazade toujours endormie. Shahryar s’empressa de la couvrir avec une étole brodée.

Lui aussi commençait à frissonner et rapidement à claquer des dents. Le froid devient glacial et insupportable. Il tenta de se réchauffer en se frottant les bras et en voulant faire de même à sa femme, il remarqua avec surprise son indifférence. Elle semblait même apaisée. Shahryar se demanda alors s’il rêvait.

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Il en devient persuadé lorsqu’il fit une hallucination. Une des jeunes filles qu’il avait tuée se tenait au bout du lit, un demi-sourire énigmatique et étrange inscrit sur son visage. Il se frotta les yeux puis elle disparut. Oui, il devait être en train de rêver, pensa-t-il.

Le spectre d’une seconde jeune fille le plaqua contre l’oreiller hurlant à la mort, les mains enserrant son cou. Etouffant et agonisant sous ses ongles acérés qui lui transperçaient la peau, il ferma les yeux. Puis les rouvrit brusquement lorsque l’étreinte se desserra. Il n’y avait plus personne.

Rassuré, il ne le fut pas longtemps. Des spectres translucides l’entouraient. Il ne pouvait distinguer de visages mais il savait pertinemment de qui il s’agissait : les jeunes filles qu’il avait épousées, puis tuées le lendemain matin. Leurs versions éthérées s’approchaient encore, dégageant une énergie glaciale de plus en plus oppressante.

L’une d’entre elle se fonda dans le corps tremblant de Shahryar qui ressentit une douleur immense accompagnée de visions, d’images et de sons de sa mise à mort. Il comprit qu’elle lui avait transmis la douleur de sa mort.

Epouvanté, il fit face aux autres qui exhalaient un son grave évoquant un grognement animal. Puis chacune son tour, elles se jetèrent en différentes parties de son corps, provoquant à chaque fois une terreur grandissante en lui, terreur qui n’était que l’addition de la terreur de chacune, terreur qu’il avait provoquée, terreur qu’il ressentait à présent et qui se nourrissait de sa propre terreur.

Shayrar se demandait s’il pouvait tenir encore longtemps. Son corps ne laissait présager rien de bon. En effet, son coeur battait à vive allure et semblait menacer de se décrocher, attiré par le bas. Ses tempes étaient au bord de l’éclatement dû à la pression des veines, son crâne prêt à exploser. Et son cerveau était le théâtre de connexions neuronales d’une intensité inouïe et inédite qui déclenchaient une cascade de réactions hormonales toxiques rendant son corps non viable et empestant d’une odeur brûlante et putride.

Le spectre de la première femme de Shahryar vint porter le coup fatal simplement en se présentant face à lui, de son plus éclatant sourire. Shahryar, ne pouvant s’infliger d’avantage de terreur et de souffrance, se jeta du lit volant hurlant de tout son sinistre corps, sa première femme à sa poursuite.

Quelques instants plus tard, Shéhérazade se réveilla après une nuit agitée d’un énième scénario de mise à mort du roi Shahryar. Elle regarda à côté d’elle mais elle se trouvait seule. Frissonnante, elle se glissa sous les couvertures et s’endormit à nouveau dans la torpeur de sa mélancolie.

Cachés derrière le voile sombre du balcon dans l’obscurité de la nuit, le Djinn et une Peri* se délectait de cette scène puis s’en allèrent la conter à la lune, invisible cette nuit-là.

Quelques jours plus tard, la lune, devenant pleine, éblouissait les rêves des jeunes filles vierges du royaume. Rassurées de la mort du roi dont le corps fut retrouvé par un marchand dans le désert, elles dormaient paisiblement sans craindre de se faire enlever.

N’ayant plus d’histoire à raconter, Shéhérazade n’était plus que l’ombre d’elle-même. Parfois elle en racontait à la lune mais elle semblait s’en moquer et Shéhérazade ironisait : « quelle drôle d’idée ».

Vida M.

* Fée maléfique perse

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