La folie communiste

Schizo Stories: la folie communiste

Posted on 9 juillet 2014 by Jean Art

A la campagne, Sylvain était l’équivalent d’un mec de banlieue. Je l’avais rencontré dans un camping et lui avait trouvé un air de chez nous. Mais en mode campagne. S’il volait une voiture, c’était simplement pour rentrer chez lui, car il habitait au milieu des champs. S’il se bagarrait, c’était parce que le chien de son voisin avait mangé ses poules et s’il fumait des joints, c’était parce qu’il se faisait chier.

On avait vingt ans tous les deux, on vivait à 400 km l’un de l’autre mais seul notre milieu nous différenciait. C’était tout de même improbable pour moi de voir un mec de mon âge faire son propre pâté de sanglier. Ensemble, on a passé des étés mémorables. Il était toujours prêt à foutre la merde, tout comme moi.

Sylvain était un ancien gros et ne le supportait pas. Après le lycée, la musculation et le rugby étaient devenus sa religion. Il s’était transformé en armoire à glace, mesurant 1M9O pour 100kg. Cette revanche lui avait forgé un caractère d’acier et de liberté. Qu’est-ce qu’il pouvait picoler! Il fallait toujours finir la bouteille, jouer à un jeu où il fallait boire, manger des trucs ultras épicés ou encore, jouer au pouilleux massacreur.

Sans diplôme et trop vieux pour vivre chez ses parents, Sylvain décida de s’engager cinq ans dans l’Armée Française. C’est pendant un exercice militaire, qu’il m’appela pour me l’annoncer. Je ne l’ai plus entendu durant les deux minutes qui ont suivi, après un énorme «boum» sonore. C’était leur capitaine qui avait balancé une grenade, histoire de les mettre en condition. Je trouvais cette décision étrange, mais en y repensant, l’armée était un terrain parfait pour Sylvain. Picoler entre mec, se branler ensemble, jeter des grenades, allez au trou et tout ce qui va avec, étaient ce qu’il lui fallait.

Les trois années suivantes, Sylvain était envoyé comme aide-humanitaire en Centafrique, au Kosovo et en Irak. Puis, il a craqué. Le ras-le-bol. Il se faisait chier et ne pensait plus qu’à revoir ses proches. La seule anecdote croustillante de ces années au sein de l’armée, était la vue d’un tank rouler sur une vache au Kosovo et l’écrabouiller totalement.

Suite à une blessure au genou, il avait fini par rentrer en France, à rester dans son lit. Il s’était installé à Versailles et on a pu se revoir. Il n’avait pas changé, mais semblait être un peu à côté de ses pompes. Surtout quand il riait. Le début de sont rire était sincère, mais ensuite, il semblait ne plus savoir pourquoi il riait. Sylvain était comme renfermé et inquiet. Je connaissais bien le bonhomme, je voyais bien qu’il se passait quelque chose. Je l’ai questionné sur son expérience dans l’armée ou des filles qu’il avait rencontré mais rien! Rien de grave ne s’était passé. Puis, quelques verres plus tard, Sylvain m’avoua son problème avec les chiffres.

C’était très récent. Depuis peu, il associait tout aux chiffres. Il faut dire qu’il était en convalescence quand je suis allé le voir chez lui, ce soir-là. Le pauvre, il venait de passer un an sur un lit d’hôpital. Il ne boitait plus, mais marchait encore lentement. C’était peut-être à force d’avoir passé autant de temps avec lui-même qu’il avait fini par se prendre la tête parce que c’était ça, il se prenait la tête.

J’avais remarqué un vieux réveil démodé, posé sur la table basse, qui n’avait rien à voir avec le côté moderne du reste de la pièce. Ce vieux réveil, indiquait l’heure en digitale sur un fond rouge. C’était en fait son péché mignon. Il adorait regarder les heures défilées, jusqu’à tomber sur les mêmes chiffres. Le top, c’était les chiffres qui se suivent. Un jour parfait, selon Sylvain, serait par exemple le 11 décembre 2013 (11/12/13). Compter était devenu un rituel. Malheureusement, il lui arrivait de ne pas pouvoir s’empêcher de suivre une idée qu’il venait d’avoir en tête. Je demande alors à en savoir plus. Je veux en savoir davantage sur cet étrange problème. Il m’a raconté une histoire incroyable qui me fait encore rire. Cette histoire est pitoyable, n’a pas de fin, est totalement improbable mais vraie.

Ça s’était passé le week-end précédent. Sylvain roulait en direction de chez ses parents, quand des panneaux publicitaires l’intriguèrent. Sur le bord de l’autoroute, un premier panneau vantant des marteaux pas chers et de bonnes qualités, attira son attention. Il avait imaginé le prix d’un marteau par rapport à son poids puis, quelques kilomètres plus loin, un autre panneau indiquait la présence d’un musée consacré au marteau. Le voilà parti pour ne penser qu’à ça. La route défilait et tout plein de calcul et plein de probabilité, lui prenaient la tête. Pour en finir avec ces histoires de marteaux, Sylvain entreprit d’en tenir un dans ses mains. Là, tout de suite, le plus rapidement possible pour conjurer le sort. Encore en pleine campagne, il s’arrêta au bord d’un village afin d’y trouver un marteau.

Qui dit ferme, dit outil, pensa t-il. Sur le bord d’un chemin, dans l’herbe, Sylvain trouva un marteau et s’était senti soulagé. Pas mal d’outils étaient dispersés un peu partout. C’était sûrement l’endroit où le fermier coupait son bois. Il continua d’avancer vers cette ferme et finit par frapper à la porte, car elle portait le numéro 13. Un fermier ouvra la porte et se retrouva face à Sylvain, le marteau à la main.

Le fermier, absolument pas effrayé, lui fit signe de l’attendre et revint avec une faucille. Ces deux idiots, ont tendu leurs bras en l’air et ont collé leur outil ensemble pour recréer l’emblème communiste. Comme ça, sans s’être dit un mot, ne s’étant jamais vus auparavant. Ensuite, ils ont bu un coup ensemble et Sylvain est reparti voir ses parents.

Aux dernières nouvelles, Sylvain vivait en couple avec son amour d’enfance, dans la Creuse, pas très loin de chez ses parents. On s’est rappelé de temps en temps, mais on ne s’est plus revu. Je ne sais pas ce qu’il est devenu.

Jean Art

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