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Schizo Stories: Dr Guitare // Episode III

Posted on 24 mai 2013 by Jean Art

J’avais peut-être trouvé une réponse à ma question sur la soudaine schizophrénie de mon pote Ouali, en « Pony », mon coursier. Son nom ne vous parait plus étrange lorsque vous comprenez qu’il est né dans une communauté hippie, qu’il a pris beaucoup de LSD lui aussi et aimait lever le coude. 

C’était mon coursier à moto quand je travaillais chez KFC à Paris. Il avait la quarantaine passée, un grand mec, des petites lunettes rondes fumées, il n’a jamais enlevé son casque mais j’ai vu des cheveux grisonnants en dépasser. Il avait la peau d’un rouge écarlate en permanence, le bronzage alcool à 12° quoi.

Il a lui aussi viré dans la folie en un rien de temps. Durant trois ans tout s’était bien passé lorsqu’un jour, en 2005, il me tend une enveloppe en me disant:

« Excuse-moi mais qu’est ce que je fous là? »

Et d’autre fois c »était:

« Au fait? Comment tu t’appelles déjà? »

Ça fait un choc. Alors tu commences à chercher des mots pour le raisonner mais en un rien de temps il revenait à lui.

Puis ça a empiré, c’était devenu une coutume de le voir tomber de sa moto lorsqu’il tentait de se garer. En fait, au moment où il coupait le moteur, il s’arrêtait lui aussi.

Pony: « C’est bizarre, à chaque fois que je coupe le moteur, j’arrête de respirer. J’ai fait trop de moto je crois. »

Imaginez le danger ambulant.

Et un jour de lucidité, il m’a parlé. Il m’a raconté son enfance chez les hippies, son addiction au LSD puis il a fini par ajouter qu’il n’en avait pas pris depuis 20 ans mais qu’il s’était laissé tenter plusieurs fois lors d’un weekend avec des amis et que depuis ça n’allait plus.

J’ai tout de suite pensé à Ouali et ça confirmait ce que je pensais.

Je continuais à aller chez lui tous les jours, espérant que sa folie disparaîtrait aussi vite qu’elle était apparue. C’était tellement incroyable de le voir comme ça.

Mais tu parles! C’était de pire en pire. Il a commencé par mettre son téléphone sur liste rouge. Quand tu voulais lui passer un coup de fil, tu devais te présenter à un serveur vocal, sinon il ne décrochait pas. Il était recherché par toutes les polices du monde, ne l’oubliez pas.

Ensuite, il s’est remis à lire la Bible, le Coran etc. N’oubliez pas également qu’il détenait le flambeau de la vie, le Graal, il voulait en savoir plus sur ce qu’il devait en faire. Un homme extrêmement cultivé pourtant, mais la folie prenait le dessus. Voilà ce qu’il m’a dit en refermant la Bible:

Ouali: « Mais personne n’a rien compris! Parce que ça a été mal traduit tout simplement! Adam n’est pas né de la boue, mais « debout »! Et Eve n’est pas née de la côte d’Adam mais à « côté » d’Adam! Ça change tout! »

Tu te retiens de rire mais un sentiment de déception et de gâchis t’envahit. Un homme si brillant, il avait inventé un manche de guitare acoustique qui consistait à rajouter des frètes et des demi-frètes pour avoir des quarts de ton et ainsi jouer des thèmes de musique Arabe. On ne l’appelait pas Dr Guitare pour rien. Il était présent au concert de Jimi Hendrix à l’Olympia en 1966, connaissait toutes les dates et raisons des décès des stars du rock et était une mémoire vivante des années 70.

Et tout ça venait de partir en fumée.

Il était devenu adepte de la théorie des reptiliens et passait son temps à déchirer des bouts de cartons des paquets de céréales pour y écrire des combinaisons.

1-3-1-3-2-3-2-3-1-5

Il prenait une gamme de blues par exemple et réapprenait son doigté comme un débutant. Ces chiffres veulent dire, doigt n°1 donc l’index (la main qui joue sur le manche de la guitare n’utilise jamais le pouce) sur la 1ère corde à la 3ème case et le doigt n°3 donc l’annulaire sur la 5ème case tout en descendant dans les cordes.

Puis il corsait de plus en plus les choses.

1-3-4-1-3-4-2-3-2-3-1-5

Etc…

Sans titre

(C’est une photo originale d’un de ces bouts de carton que j’avais récupéré que vous voyez en présentation.)

J’essayais alors de le sortir mais ça partait toujours en vrille.

Une fois, on avait organisé un barbecue avec tous les gens du quartier en hommage à un ami assassiné un an auparavant. J’entends tout le monde se marrer et Ouali qui rigole jaune. Il voulait acheter un merguez-frites à 2,50 euros mais eux n’avaient pas de monnaie et Ouali n’avait qu’un billet de 5 euros. Alors il a coupé le billet en deux. Ça ne l’a pas fait rire lui, il était dans son monde.

Je l’ai aussi invité sur le tournage d’un de mes court-métrages et il avait fait un scandale à un ami artiste-peintre « Full Mano » a qui j’avais demandé de mettre ses toiles dans mon film. Il s’avère qu’il y avait un tableau réinventé de la célèbre image d’une hippie Américaine offrant une fleur à un soldat casqué de la garde nationale pendant la guerre du Vietnam.

Ouali affirmait que c’était lui sur le tableau.

Ouali: « Mais c’est moi sur ce tableau. Tu es trop jeune pour m’avoir vu à cette époque. Je me souviens de cette montre sur ce tableau, c’était la mienne. Est-ce que tu me suis? Comment ça se fait qu’on se rencontre ici? »

Après le tournage, il m’a dit que tous mes amis étaient des flics en civil. J’ai fini par lui faire comprendre qu’il savait qu’il était fou quand il était lucide. Je l’ai alors accompagné voir un médecin pour qu’il se fasse soigner, interner, de son plein gré.

Le médecin: « Oh mes pauvres ça ne se passe pas comme ça. Il faut se faire ramasser par les pompiers et au mieux par le SAMU pour ça. Il n’y a pas de lit de libre vous savez. »

Par la suite, j’avais trop de boulot, des projets, plus beaucoup de temps alors je le voyais de moins en moins.

Suite et dernier épisode, la prochaine fois…

JEAN ART

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