Histoire d'une intrusion

Je m’éclipse… Comme dirait le soleil // Histoire d’une intrusion

Posted on 26 février 2014 by Jean Art

Pour échapper à des mecs qui me poursuivent, je décide de rentrer dans une maison… au hasard. C’était en été 1999, je m’en souviens car c’était l’année de mes dix huit ans et celle de la sixième éclipse solaire du XXème siècle. Un truc rare.

Avec mes deux beaux-frères, on était montés sur le toit d’un camion en marche pour pouvoir la regarder et ne rien rater. On s’était aussi acheté les lunettes spéciales pour ne pas se brûler la rétine.

C’était aussi l’été où on traînait tous les jours ensemble, à regarder trois à quatre films toutes les nuits qu’on louait au vidéoclub. Mes beaufs squattaient l’appartement de leurs grands-parents, partis en Algérie de mai à septembre. L’appartement était juste au bout de la rue. Regarder des films, Pouvoir fumer des joints et en toute tranquillité surtout. C’était le bonheur pour nous.

Lors des contrôles de police, basés essentiellement sur la découverte de matières stupéfiantes, les flics nous sortaient toujours la même rengaine: fumez chez vous et on ne pourra pas vous fouiller. Tous les quartiers sont peuplés de familles nombreuses donc impossible de squatter la chambre d’un pote. La rue devient le seul refuge.

Un soir, on était facilement une dizaine à fumer en bas de la tour lorsque les keufs ont débarqué. On se retrouve les mains contre le mur, les jambes écartées. Il y avait six keufs en tout et deux d’entre eux ont commencé la fouille jusqu’à ce qu’ils s’occupent de mon voisin, un grand habitué des commissariats. D’ailleurs ils l’ont tutoyé tout de suite.

Une fois sa fouille terminée, le keuf lui dit exactement ces mots là : « c’est bon pour toi » et continue la fouille avec moi. Mais mon voisin se retourne et se dirige vers la voiture de police, ouvre la porte arrière et s’installe tranquillement.

Le keuf s’interroge à haute voix et se demande « qu’est-ce que ce petit con est en train de foutre » alors il lâche mes poches – j’en profite pour jeter ce que j’avais – et se dirige vers la voiture. Il ouvre la portière en demandant à mon pote :

« Qu’est-ce que tu fous à l’arrière de cette voiture ? Je t’ai dis que c’était bon ! Ça veut dire que c’est bon, t’as rien. Espèce de con.»

Une rigolade de groupe s’est imposée, les keufs en premier d’ailleurs.

Mais cet été là, on avait notre squat rien que pour nous trois. Finies les fouilles.

Pendant un film, mon beauf, le plus vieux des deux, me raconte que son oncle veut acheter un kilo de shit. Mon beauf avait déjà l’argent en main, un plan deal et une voiture. Il ne manquait plus qu’à y aller. Le connaissant, j’avais tout de suite compris qu’il voulait un accompagnateur, moi donc.

Mon beauf c’est une crème, un débrouillard et un vrai pote. Tu peux lui demander n’importe quoi, si il peut t’aider, il le fera. Quand il était le gardien du gymnase de la ville, tous les copains SDF pouvaient aller s’y doucher. Dès qu’il a du bon shit, il t’en donne un bout.

Mais il y a deux choses à savoir sur lui. D’une, il porte la poisse et de deux, il déteste se retrouver tout seul. Il a besoin d’être accompagné en toute circonstance. C’est comme ça.

Quand on voyait mon beauf débarquer d’un pas déterminé, on savait qu’il cherchait un ami pour venir avec lui. Il venait nous voir chacun notre tour pour demander si on voulait bien l’accompagner chercher une pièce de moteur pour sa voiture ou pour aller chercher son oncle à l’aéroport par exemple.

T’étais là en train de boire ton café, de fumer ta clope tranquillement et il te demandais de l’accompagner pour aller au bout de la rue. « Vas-y tout seul, t’es en voiture en plus. » Alors on se le refilait.

« Hey ! Je crois que Rachid t’appelle ». Mais Rachid se trouvait une excuse et le renvoyait vers un autre. Cela pouvait durer des heures. Souvent, il n’y allait même plus.

Des fois, on le provoquait un peu genre « t’as pas une feuille à rouler? » Il te répondait qu’il t’en donnera une seulement si tu l’accompagnes. Tu sortais une feuille de ta poche et tu disais que c’était bon finalement.

Ce soir là, il arrive à m’avoir à l’usure et me voilà embarqué. Partir faire cette transaction n’était pas grave, c’était le quotidien sauf que le deal devait se passer sur la place. L’endroit du quartier que je déteste le plus. Je ne pouvais pas les encadrer tous ces enfoirés. Leur truc, c’était l’anarchie. Ils dépouillaient les vieilles dames, vendaient du shit dégueulasse, escroquaient tout le voisinage etc. Seuls, deux bâtiments de quatre étages avec balcon entourent cette place. Ils sont en forme d’arc de cercle pour mieux épouser la rondeur de cette architecture.

Quand j’étais petit, le célèbre Cheb Haled s’était pointé en limousine en plein milieu de la place pour demander en mariage une des habitantes. Lui était sorti par le toit ouvrant de la voiture pour faire sa demande et elle se trouvait à son balcon. La seule heure de gloire de cette place.

Nous voilà dans le hall prévu pour le deal. Voir de près la gueule de tous ses gars que je déteste me rendait malade. Une petite voix me disait que j’aurais dû rester chez moi. Cette place se trouve à deux cents mètres de notre bâtiment et c’était le monde opposé.  C’était en plein été, il y avait au moins quinze lascars sur la place et cinq dealers dans le hall.

Mon beauf sort la thune et demande à avoir un kilo comme c’était prévu. J’en profite pour demander à pouvoir le goûter. Tout d’un coup, le dealer s’est mis à bégayer et à devenir bizarre et ses acolytes ont commencé à s’agiter. Ils ne voulaient plus nous vendre le kilo. Fini. Allez voir ailleurs.

Ça sentait l’arnaque alors j’ai proposé à mon beauf de partir. Je pouvais lui trouver la quantité qu’il voulait mais sous cinq jours. Fallait juste être patient. Au lieu de se tirer, mon beauf conclut quand même le deal en prétextant que ce n’est pas grave, qu’il connaît bien le gars et qu’il a confiance.

C’était un plan foireux. Les mecs ne veulent plus d’une grosse somme d’argent au moment où je prononce le mot « goûter ».

A peine dix minutes après, on se retrouve de nouveau chez mon beauf. Il retire tout le plastic qui recouvre le bloc de shit et surprise. Un beau kilo de chocolat. Les bonnes grosses tablettes de chocolat de cuisine. Sans marque, sans ingrédients indiqués. Simplement recouvert d’un papier transparent. Tu m’étonnes que le gars ne veuille pas qu’on goûte. Mon beauf se met immédiatement dans une colère noire, prends son flingue et nous voilà reparti là-bas.

A notre arrivée, tous les mecs de la place nous attendaient. Les gars du deal avaient prévenu tout le monde d’une probable vengeance. Mon beauf propose de tout oublier contre le remboursement de son fric. Les gars refusent. L’ambiance devient très vite tendue. Je sentais tous les lascars de la place en train de s’agiter derrière la porte du hall. Nous, on était coincé là dedans avec cinq de ces enfoirés.

Ils se sont mis à nous menacer de nous crever si on ne partait pas tout de suite. Je faisais signe à mon beauf afin qu’il me passe le flingue mais il me fait comprendre qu’il ne l’a pas. Il l’avait laissé dans le coffre de sa bagnole, ce con.

La porte s’ouvre et au moins cinq paires de mains m’attrapent. En une seconde, je me retrouve par terre, sur le dos, au milieu de la place. Je me prends des coups de tous les côtés, je ne vois plus rien, je ne comprends plus ce qu’il se passe. J’essaye surtout d’apercevoir mon beauf, voir ce qu’ils sont en train de lui faire. Il subissait le même sort que moi.

Les coups commencent à s’arrêter, mon beauf arrive à se sauver tout en me criant qu’il faut que je fasse pareil.

Je me relève et cours sans me poser de question, sans avoir choisi de direction.

Je me retourne de temps en temps, voir si je suis toujours en train de les larguer.

Je tiens le cap mais ils ne lâcheront pas l’affaire, ils sont toujours là.

Je tourne dans une rue où le grand bâtiment fait l’angle.

Je me retrouve derrière une dame, au pas de sa porte. En train de tourner la clef dans la serrure afin de rentrer chez elle. Je suis de dos par rapport à elle.

Tant pis, je n’ai pas le choix, je me colle à son dos en arrivant à toute vitesse et la pousse à l’intérieur en m’y entraînant aussi. Nous voilà chez elle, dans le couloir de l’entrée. Je ferme immédiatement la porte derrière moi pendant qu’elle tente de reprendre son équilibre, se retourne et vois la peur dans ses yeux.

Je n’oublierais jamais son regard. La peur, la vraie.

Je lui explique tout de suite avec calme qu’on veut ma peau, que je serais parti dans à peine cinq minutes, le temps que ça se calme.

Je n’ai pas eu le choix, c’était la seule solution.

C’était une femme portant un voile recouvrant ses cheveux, la cinquantaine, les yeux verts et la peau très pâle. Je dirais d’origine Kabyle ou Turc. Elle a aussi vu dans mon regard que je ne plaisantais pas alors elle a repris son calme et m’a proposé d’aller dans le salon pour boire un café. Pourtant j’étais un inconnu entré par effraction. Elle me racontait que le quartier avait changé, que ce n’était pas comme cela avant. Je n’avais pas trop envie de boire un café mais valait mieux attendre un peu avant de ressortir. L’ambiance s’était détendue. Une femme bien.

Je n’arrêtais pas de m’excuser tout en regardant à travers la seule fenêtre du salon et je me suis rendu compte d’une chose. Au moins vingt minutes s’était passées, je m’étais fait tabasser mais je ne ressentais rien, aucune douleur. Je n’avais rien. C’était tellement des moins que rien qu’ils n’avaient même pas réussi à me frapper correctement. Tout est devenu plus facile. Je n’avais plus peur. Vraiment plus. C’était le moment d’y aller.

Je regardais à nouveau par la fenêtre et tout avait l’air calme. J’allais partir, toujours en m’excusant lorsque la porte d’entrée s’est ouverte. J’ai vu entrer un jeune lascar de mon âge, capuche sur la tête. C’était l’un d’eux. C’était l’un de ces connards qui voulait ma peau. Quand il m’a vu dans son salon, son visage c’est décomposé. C’était chez lui. Je rentre dans une maison au hasard et c’était la mauvaise.

J’avais parlé des capacités de mon beauf à porter la poisse.

Il faut se mettre à la place du gars, tu rentres chez toi et ta proie est dans ton salon avec ta mère. Il y a de quoi péter un câble. En plus, j’étais à domicile. Il aurait tout à fait eu le droit de croire que j’en voulais à sa mère ou un truc comme ça. Puis, un connard dans son genre devait bien cacher une arme dans sa chambre.

Il m’a immédiatement sauté au cou. Sa mère s’est interposée. Elle lui a tellement hurlé dessus qu’il s’est transformé en petit garçon. Elle l’engueulait en Arabe et des fois en Français. Elle défendait ma cause.

Dans quoi je m’étais encore foutu…

Elle nous a ordonné de nous asseoir en menaçant d’appeler les flics. Avec son fils, on s’est immédiatement regardé à l’entente du mot « flic ».

On était assis l’un en face de l’autre et il ne pouvait rien faire. Il se faisait engueuler comme une merde et ne mouftait pas. Elle n’arrêtait pas de demander s’il était dans le coup et exprimait son ras le bol de lui.

Alors je le regardais droit dans les yeux en lui faisant des gros doigts d’honneur. Là, dans son salon, sur son propre canapé. Il ne pouvait rien faire. Je n’avais plus peur.

Sa mère ne plaisante plus et décroche vraiment le téléphone. Son fils s’affole. Je propose tout de suite de partir mais elle me conseille de rester encore un peu.

Je refuse en me dirigeant vers la porte alors elle passe devant moi pour m’accompagner vers l’entrée et se retrouve de dos par rapport à nous. Me voilà donc seul dans le salon pour à peine quelques secondes, juste le temps d’emboîter le pas pour sortir de cette baraque, avec son gros connard de fils toujours assis.

Arrivé à sa hauteur, j’en profite pour lui mettre une bonne claque dans la gueule sans que sa mère ne s’en aperçoive. Il s’est relevé d’un coup pour se rebeller mais son empressement a fait tomber la tasse de café. Cela a tout de suite interpellé sa mère, il s’est rassis et se faisait encore engueuler pendant ma sortie.

Dehors, il n’y avait plus personne. Je suis parti à la recherche de mon beauf.

Depuis cette histoire, lorsque je croise cette dame dans la rue, on se dit bonjour avec un grand sourire. Elle a du en voir de toutes les couleurs durant sa vie, ce qui est malheureusement normal lorsque l’on habite ici et moi-même je ne l’ai pas aidé avec mon intrusion mais elle n’en a gardé aucune haine. N’importe quelle personne ne m’aurait pas cru, aurait eu une crise cardiaque ou aurait tout tenté pour me faire sortir de chez elle. Sauf cette dame.

Quand au fils, on se saluait amicalement après ça. Il a dû comprendre ou s’est trop fait engueuler.

Mon beauf s’en est bien tiré et a réussi à récupérer le fric de son oncle en passant par un cousin.

Un mois plus tard, je traversais la place en sifflotant histoire de provoquer les mecs mais ils étaient tellement cons qu’ils m’avaient carrément oublié.

JEAN ART

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