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Jacques Demy revient sur son film « Peau d’Ane », son inspiration et sur le sens de ce conte de fée

Posted on 18 mai 2013 by Ghost Reporter

Q : Bonjour Jacques Demy, j’aimerais vous parler de Peau d’Ane. Toute mon enfance, et encore maintenant, je chantonne et me souviens, de la préparation du gâteau, de la robe couleur de temps… Comment avez-vous pu créer une œuvre qui soit aussi prégnante, en aviez-vous conscience ?

La version dont tu parles est la tienne. Tu as pris en toi ces images pour en faire une partie de toi. J’ai eu cette sensation lors de la vision de certains films et ils me sont apparus comme une partie de moi. J’ai eu envie de faire dans une durée une œuvre qui s’inscrit dans la conscience de la personne. Et c’est cela, les tableaux, qui laissent le souvenir d’une enfance perdue et merveilleuse. Les tableaux comme un peintre aurait pu les réaliser pour qu’ils marquent à jamais le lien entre le spectateur et leur inconscient.

Q : Vous vous êtes inspirés de films et de tableaux pour créer votre univers si fort visuellement et de par le son.  Pour appuyer une sensation plus qu’un discours. C’est réussi. Mais comment agissent ces images ?

Elles prennent leur sens dans la conscience collective. Les images sont toutes stéréotypées si tu regardes bien. Dans mes autres films aussi souvent. J’ai voulu créer un univers dense et qui est le fruit de cette valeur qu’a chacun de son milieu. Et cela a été fait par la force de ce que moi-même j’ai reçu. Une force de la vision du souvenir qui avait besoin de naitre en lumière, c’est-à-dire projeté sur un écran.

Q : Vous faites appel à la conscience collective pour créer ce qui est « demandé » à être renvoyé ?

Oui, je travaille ce matériau là. Et ce matériau qui se présente n’a plus qu’à être traduit. C’est de là dont vient la force de ces images, du fait qu’elles vous parlent car elles existent en vous.

Q : Vous voulez dire que vous n’êtes pas innovateur ?

Qu’est-ce que l’innovation, dis-moi, inventé ? Rien n’est inventé que ce qui est. Et ce qui est, est montré. Et je suis le montreur qui a la vision claire et la vision illuminée de ce qui se présente.

Q : Donc vous travaillez méticuleusement un matériau qui est le fruit d’une conscience collective et que vous mettez en lumière. Et lorsque vous voyez le résultat, en êtes-vous satisfait ?

Oui. La satisfaction est totale quand je le fais car il est tiré ce que j’ai voulu. Et rien que cela est suffisant. Je ne travaille pas dans la frustration. Dans la frustration tu ne cherches que ce qui est vide. Que ce que tu ne veux pas trouver. Dans l’accomplissement tu es en véritable création car tu sais que tu trouveras ce que tu recherches.

85614556_oQ : Pour en revenir à Peau d’Ane, je me suis demandée si la fée ne lui avait pas dit « mon enfant, on n’épouse pas ses parents » – et la encore la ritournelle dans ma tête – l’aurait elle fait ?

Non car le destin de Peau d’Ane était de faire le choix de sa vie. Et le choix, le père ne le permettait pas. Il imposait sa volonté. Et une princesse doit avoir une épreuve et un choix. Sinon il n’y a pas de conte. Et dans l’épreuve elle se trouve. Elle trouve sa partie laide, celle qui n’est pas la princesse et qui doit le redevenir. Et dans cette épreuve elle ne prend pas la mouche, elle l’accepte car elle a cette certitude que son prince sera là. Donc l’épreuve n’est qu’un passage, une prise d’indépendance joyeuse.

Q : Mais elle est toujours manipulée, pour son bien, je vous l’accorde par la fée. Mais alors la fée avait-elle pour ambition d’épouser le roi et d’éloigner donc sa concurrente ?

Non, la fée n’a pas de volonté propre. Une fée vient ordonner le désir de chacun. Une fée n’a de sens que dans l’aide aux autres. Elle a aidé Peau d’Ane à trouver son indépendance et son destin et elle a aidé le roi à se satisfaire d’une femme de son âge. Les fées n’ont pas d’âge mais pour l’histoire il en fallait une.

Q : Le prince me paraissait niais et paresseux, il ne m’a pas fait rêver, rien de chevaleresque, un abruti, ado attardé dans son grand lit, mélancolique, bref, pas le mâle alpha des contes de fées.

Le prince n’est pas un prince c’est effectivement un enfant qui cherche à se libérer de son état de prince et à prendre son indépendance à travers une femme. Et c’est la femme qui le met en mouvement. Il n’est que le miroir de Peau d’Ane, il n’a pas de raison effectivement d’exister que de trouver sa belle.

Q : Oui, c’est souvent le cas dans les contes de fées mais là il est encore plus fade…

Car il ne sait pas trouver Peau d’Ane, il se laisse porter, il est passif.  C’est en cela un film féministe. La fée est une grande féministe. Elle vole en hélicoptère qu’elle a payé elle-même !

Q : Oui, l’hélicoptère, quelle est cette idée étonnante ?

L’hélicoptère est le lien entre le conte de fée et nous. C’est quelque part mais nous avons accès. Cette histoire est en nous, et le temps et la limite de la conscience n’ont pas d’importance.

Q : Merci Jacques Demy, et de là où vous êtes j’espère que vous continuez à créer ou au moins à aider ceux qui ont besoin d’un souffle.

Je suis un souffle et aussi là dans mon époque, je suis partout.

pa_ecran5Propos recueillis par Ghost Reporter

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