Mads Mikkelsen

Hannibal, le cannibale épicurien : entre fascination et répulsion

Posted on 14 novembre 2013 by Vida Marko

Je vous présente Hannibal Lecter, pas exactement le psychiatre psychopathe cannibale du Silence des Agneaux mais plutôt le psychiatre psychopathe cannibale de la série Hannibal dont la 1ère saison vient récemment de toucher à sa fin sur Canal+.

La série a été développée par Bryan Fuller, d’après les personnages créés par Thomas Harris dans son roman Dragon Rouge publié en 1981 ; roman adapté au cinéma en 2002 avec bien sûr Anthony Hopkins. Dans la série, Hannibal est incarné par le talentueux Suédois Mads Mikkelsen.

Lors de la période de promotion – affiches et pubs tv inquiétantes à l’appui, je fus tout d’abord sceptique. Une série mettant en scène un héros cannibale, berk ! Et pourtant je suis une fan absolue de Dexter qui ne fait rien de moins que découper ses victimes en morceaux avant de les jeter au large de Miami. Seulement, découper un cadavre est une chose, le manger en est une autre.

Et si je ne m’étais pas ennuyée à mourir un dimanche pluvieux, et si je n’avais pas terminé ses sessions intensives de Breaking Bad, Mad Men, Utopia, etc, peut-être n’aurais-je jamais pressé le bouton lecture dans le menu de la VOD. Oui je ne l’aurais jamais fait en vertu du seul fait que la simple évocation du cannibalisme, ici de l’anthropophagie, m’inspire dégout et indignation.

Et bien que j’aime me flageller l’esprit avec les séries, films et livres les plus prenants, glauques et immorales, je pensais sincèrement qu’avec Hannibal le cannibale, j’avais atteint mes propres limites.

Et bien non, pas du tout. Mes limites sont encore ailleurs (doux Jésus). J’ai donc pressé ce fameux bouton et avalé les neuf premiers épisodes quasiment one shot. Hannibal lui-même serait sûrement mécontent de ma gloutonnerie vu son temps passé à savourer ses mets humains si délicatement préparés.

Miam Miam

Miam Miam

Mais enfin qu’a fait Hannibal pour réussir à engloutir autant de mon temps ?

Dexter par exemple me semble d’avantage humain qu’Hannibal. En effet, il a une histoire personnelle terrible qui « justifie » sa condition de psychopathe. Puis au fil des épisodes, il s’avère capable de ressentir des émotions et des sentiments. En tout cas, il réussit à susciter l’envie de le comprendre.

Chez Hannibal, aucun drame personnel justifiant sa condition de psychopathe n’a été révélé. Cet homme ne ressent absolument rien et dégage une froideur à vous glacer le cœur et l’ensemble de votre système sanguin, et comme si cela ne suffisait pas, il ne produit aucun charme. En effet, Dexter est autant séduisant qu’Hannibal est laid.

J’ai participé à bon nombre de masterclass sur l’écriture de scénarios (John Truby, Robert McKee et Christopher Vogler) et chaque script doctors disaient que le héros n’avait pas besoin d’être quelqu’un de bien. Il doit simplement être humain avec ses failles afin que le spectateur puisse ressentir de l’empathie et puisse donc se poser la question suivante : que ferais-je à la place du héros ? Et il ne peut se poser cette question que s’il comprend le héros ou du moins entreprend cette démarche de le comprendre. Ainsi, quoiqu’il fasse, le spectateur se positionne instantanément de son côté.

Le positionnement auprès du spectateur est assez aisé auprès de Dexter pour les raisons évoquées plus haut. Mais qu’en est-il d’Hannibal ? Si je me pose la question suivante : que ferais-je à sa place ? Je vous répondrais : Euh… rien. Alors comment les scénaristes ont-ils réussi à m’accrocher sans éveiller une once de mon empathie ? Et celle de milliers de téléspectateurs ?

Sur le site d’Atlantico, Le psychiatre Michel Lejoyeux propose l’explication suivante à propos de la fascination suscitée par les faits divers liés au cannibalisme : « … Ce type d’événement attire notre curiosité. Cela vient de notre fascination pour le mal : il nous révulse mais nous séduit malgré nous. Et puis ces histoires provoquent un plaisir de contraste, un peu comme les histoires d’ogres que l’on nous racontait plus jeunes.  Elles font peur et à la fois, on en jouit car on prend conscience de notre position sécurisante.  Il y a un plaisir malsain que cela ne nous arrive pas. C’est l’anxiété qui nous fait regarder ou lire ces histoires sordides de cannibalisme.  C’est une façon de se maintenir… »

Hannibal Lecter – et ses homologues serial killers régnant largement dans le domaine de la fiction – aurait-il auprès de nous une fonction rassurante ?

Les script doctors pourraient pousser plus loin leurs théories et ne pas se limiter au seul champ de l’empathie…

Parlant d’empathie, à l’extrême opposé d’Hannibal Lecter, on trouve Will Graham (incarné par Hugh Dancy), empêtré lui dans l’empathie extrême, qui se débat contre sa fascination pour les serial killers. Consultant profiler pour le FBI, ses visions lui permettent de rentrer dans leur esprit et de recréer la scène du meurtre telle qu’elle s’est produite. Ce don exceptionnel mais très handicapant le conduit tout droit dans le fauteuil du psychiatre, Hannibal…

Une relation particulière s’installe entre ces deux hommes si diamétralement opposés mais se complétant à merveille où l’on voit Hannibal à l’œuvre dans des stratégies de manipulation extrêmement malsaines du type « et si j’appuyais sur tel bouton chez l’autre, comment réagirait-il ? ». Dans le même temps, Hannibal arrive à gagner le statut d’ « ami » auprès de Will, qui finalement le voit tel qu’il est dans les dernières minutes de l’épisode 13 très justement nommé « Savoureux ».

Will Graham, Hugh dancy

Will Graham (Hugh Dancy)

On peut d’ailleurs légitimement se demander pourquoi diable a-t-il mis si longtemps à s’en rendre compte ? Surtout avec ses capacités parapsychiques. Le diable avec cornes, il finira par le voir lors d’une ultime hallucination. Will fut autant fasciné par Hannibal que nous le sommes, préférant ignorer cette fascination en lui.

Nous, nous voyons bien celle qui est en nous, celle qui nous fait revenir semaine après semaine sur des scènes où sont présentées des situations abjectes autant sur le plan visuel que psychologique. Une forme d’attraction-répulsion. Les meurtres y sont sanglants, leurs mises en scène spectaculairement macabres mais si « esthétiques », pouvant d’ailleurs être l’œuvre d’un artiste surréaliste.

L’ombre d’Hannibal y plane, comme sur le psychisme de tous les personnages, comme sur le notre. « Mais pourquoi je continue à regarder, c’est immonde ! ».

Hannibal nous cannibalise. Il cannibalise les personnages au sens figuré, ses victimes au sens propre. L’expression dans les deux sens signifie s’approprier tout ou partie de l’autre, sa force, son pouvoir, son âme. S’en nourrir. Peut-être pour nourrir le vide en soi, en faisant disparaître l’autre et en le dissolvant en soi.

« Nous sommes tous des cannibales. Le moyen le plus simple d’identifier autrui à soi-même, c’est encore de le manger » proclamait le célèbre anthropologue Claude Lévi-Strauss dans un article publié dans La Repubblica en 1993.

C’est peut-être dans cet optique qu’Hannibal ne manque jamais de régaler les papilles de ses convives lors de ses agréables dîners gastronomiques post massacres. Normal, il vient de faire ses courses de produits frais, lesquels atterrissent dans les assiettes de ses invités, souvent des personnages récurrents de la série, auprès de qui ils annoncent ses plats à la manière d’un restaurateur pompeux, des plats sophistiqués souvent d’origine française d’ailleurs.

On aurait presque envie de s’asseoir à sa table et, au rythme de sa play-list de musique classique, de déguster ses mets si raffinés et si joliment présentés… si l’on ignorait la provenance de la viande.

Bon appétit, bien sûr.

Vida M.

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